• Camille Sfez

Pourquoi j’ai arrêté de vendre mon temps à Instagram




Mon Instadétox


Tout en sachant que ce réseau social est un jeu, un miroir aux alouettes, j’ai joué - avec l’impression, avant chaque publication, que j’évitais les écueils perçus chez les autres, tout en me rendant compte instantanément que j’étais tombée les deux pieds dedans. Voilà trois ans que je « suis » sur Instagram, c’est à dire que j’y poste des illustrations qui m’inspirent et des réflexions personnelles, avec la volonté de questionner ce que je pose comme le féminin. J’y suis, puisque j’y suis lue, suivie, reconnue et surtout parce que j’y passe une heure par jour, au bas mot. Je vends mon temps à ce réseau social, en échange de la pub qu’il m’envoie toutes les minutes, chacune étant plus chère que la précédente en fonction du temps que j’y passe. Alors c’est vrai, j’y ai rencontré plusieurs centaines de femmes, dont certaines sont devenue des amies, beaucoup de journalistes m’ont contactée grâce à cette micro notoriété, peut-être aussi que mon livre s’est mieux vendu avec le soutien d'une publicité masquée. J’y ai découvert des pratiques, des auteurs, j’ai appris, été inspirée, j’y ai reçu tant de messages d’amour et de soutien, j’ai ressenti tellement de gratitude, de connivence, le sentiment d’être entendue, comprise, le fait de me sentir faire partie. Rien n’étant blanc ou noir, j’y ai passé toutes ces heures en sachant ce que je donnais et ce que je recevais d'immense. Ecrire chaque jour m’a aidée à formuler une pensée, aussi simple soit-elle, m’a fait rencontrer mes lecteurs. Pour ça, merci Instagram et merci à tous ceux qui me suivent et que je suis.


Malgré tout, le jour du solstice 2020, j’étais arrivée à une telle saturation que j'ai éteint l'appli avec l'intention de la quitter - j'étais en train de faire un instaburn-out. Les jours précédents, mes doigts cliquaient fébrilement, plusieurs fois par heure, avant d’éteindre juste après. Je passais de la joie de voir un compte qui m’inspire à la lassitude des posts qui me paraissaient répétitifs. J’avais passé les derniers mois à tenter d’en faire un usage sain, limité, avec une distance émotionnelle suffisante - j’avais échoué. Pourquoi était-ce impossible pour moi de lutter contre les effets pervers de ce réseau social ? Sans doute parce que je faisais face à algorithme, et malgré toute la conscience que j’ai tenté de mettre dans son utilisation, il m’a rattrapée. Alors pourquoi n’en parlons-nous jamais ?



Les débuts idylliques


En m’y inscrivant avec candeur il y a quelques années, je voulais créer un imaginaire autour des cercles de femmes, des tentes rouges, et de ma recherche sur le féminin en parallèle de l’écriture de mon livre. Pouvoir poser des mots agrémentés d’images sur cette trajectoire qui était la mienne et celle des femmes autour de moi. Je l’ai fait les premiers 18 mois, en toute fraicheur et en toute simplicité. J’avais l’impression de défricher un univers, d’éclairer une toile d’araignée de notions, de sagesses, de conseils concrets, découverts depuis une dizaine d’année dans des espaces de développement personnel et à travers mon cheminement personnel. J’ai même pu un moment me prendre pour une des portes-paroles de ce mouvement où les femmes partent à la recherche de leur puissance. J’avais un message clair à transmettre, une direction artistique relativement basique mais efficace, et l’entrain des débutantes. Surtout, je recevais beaucoup de gratifications, des messages privés chaleureux, des commentaires soutenants et intéressants et des multiples rencontres à chacun de mes ateliers dans la vraie vie. J’ai adoré proposer des méditations en direct, ce qui m’a demandé du  courage lorsque guider des centaines de personnes les yeux fermés n’était pas très courant. Regarder les autres comptes qui postaient sur mes sujets de prédilection me donnait l’impression d’appartenir à une grande famille, que nos échanges se nourrissaient et construisaient une sorte de pensée collective, de point de vue sur le monde, avec une ligne de conduite bienveillante et où chacun avait sa place. Mais petit à petit, j’ai commencé à ne plus aimer la personne que je devenais dans cette réalité virtuelle, pour plusieurs raisons.



Algorithme : 1, Camille : 0.


Tout d’abord, j’étais devenue addict aux réponses de ma communauté, comme les pigeons de Skinner. Ce chercheur d’Harvard, à partir des années 30, a observé le comportement d’animaux pour comprendre les mécanismes de leurs conditionnements. Dans une de ses études, il met un pigeon face à une boite qui donne du grain au volatile lorsqu'il appuie sur un bouton avec son bec. Dans ce cas, l'oiseau active le mécanisme uniquement lorsqu’il a faim. Un second cas propose de faire tomber de manière aléatoire des grains : le pigeon passe alors 16h par jour à appuyer sur le bouton. Sommes-nous les mêmes, face aux gratifications que nous recevons sur les réseaux sociaux ? Lorsque j’allume mon appli, je le fais d’abord par curiosité, pour savoir ce que les personnes qui m’inspirent ont partagé aujourd’hui, et soyons honnête pour voir comment a réagi ma communauté à mes dernières publications.


Les likes sont comme des récompenses qui activent la libération de dopamine dans le cerveau - mais pour continuer à activer ce circuit hormonal, nous avons besoin de toujours plus de récompenses. Encore plus grave, nous sommes à la recherche de l’effet de surprise car c’est lui qui libère le plus de dopamine : whaou, je ne pensais pas recevoir autant de commentaires. Ça marche une fois, puis notre cerveau en redemande. Je sais tout ça, et pourtant je suis prise dans le jeu - dire que j’arrive à n’accorder aucune importance aux gratifications serait mentir. La question est, puis-je apprendre à garder une bonne distance ? J’aimerais y croire pourtant l’addict de moi en doute.



Devenir une mascarade


Et puis, il y avait tous ces comportements que je voyais chez moi et qui me faisaient honte. Dès qu’un post me paraissait intéressant, où sortait de l’ordinaire, j’avais envie d’écrire le même. Dès qu’une illustration me touchait, je fonçais m’abonner à l’artiste dans l’espoir de trouver une autre image que je pourrais utiliser pour faire coller à mon univers. J’aurais pu attendre, ce que je faisais parfois, mais la plupart du temps j’allais immédiatement trouver une ou deux images à utiliser. J’aurais pu citer le compte qui me faisait découvrir l’artiste, mais le plus souvent je me contentais de donner crédit à l’illustratrice. Pourquoi avais-je peur de dire, c’est unetelle qui m’a fait découvrir cette artiste ? J’agissais comme si l’image m’appartenait déjà, en espérant que personne ne se rende compte que je l'avais copiée. Je parle de citer celle qui me fait découvrir une illustratrice, mais c’est vrai aussi pour celles ou ceux qui m’ont inspiré dans l’unité de leur univers, la qualité de leurs photos, leur typographie, leurs stories, leurs couleurs. Pourquoi suis si tentée de faire pareil ? Quand je m’en rends compte, je me résonne en me disant qu’inspirer de n’est pas imiter, mais je ne me berne pas longtemps.


Faire pareil pour appartenir, pour dire moi aussi, dans l’espoir que si j’ai le même compte Instagram j’aurais la même renommée, le même charisme ou la même félicitée. Mon besoin d’être rassurée sur le fait que je vais moi aussi plaire, intéresser, si d’autres captivent en utilisant ce mot dièse (selon l'expression de Chloé Delaume) me fait parfois passer à côté de ma vérité. L’étincelle au départ mérite mon attention, lorsque la parole d’un autre éveille chez moi un désir ardent de dire. C’est magnifique. Et sans m’en rendre compte, j'ai du mal à ne faire plus que çà. Car l’algorithme est fait pour me montrer des comptes qui parlent de mes sujets, et que ce que je croyais être une quête intime devient l’horizon tout entier qui s’étend autour de moi. Et quand mon oeil est attiré avec curiosité par un post qui affirme sa différence, il me réjouit tant que je veux l’imiter.



Vivre pour la raconter


" La vie n'est pas ce que l'on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s'en souvient "  disait Gabriel Garcia Marquez dans le livre Vivre pour la raconter. Le problème avec Instagram est que nous n’y parlons pas de ce dont on se souvient, ni de comment on s’en souvient, mais de comment on vit ou fantasme notre réalité dans l’instant. Ce qui m’arrive n’est pas d’abord un éprouvé, ébranlant, digéré, intégré que je retranscris des semaines ou des mois plus tard, mais une course à afficher au plus vite une expérience. Je n’ai pas envie de parler de la tyrannie du bonheur ou de l’authenticité dont la majorité de nos partages est affectée. Bien sûr, nous ne parlons que de ce qui « vaut » être partagé : la joie immense, celle plus simple mais tout aussi ostentatoire, ou bien encore la prise de conscience du jour. Car comment élaborer une pensée un tout petit peu plus complexe en si peu de lignes ? Ce n’est pas le but de ce réseau, je pensais en être convaincue, je suis pourtant déçue dès que mes réflexions semblent flotter à la surface des choses, alors que la flemme et l’impact dérisoire de mes mots m’intiment d’abandonner la partie.


Ce que je vis deviens, dans cette logique de vivre pour raconter, à chaque instant potentiellement instagramable. Au moment même où je vis quelque chose, j’ai la tentation d’en parler - pour alimenter mon fil et surtout pour montrer qui je suis, comme si aller dans tel endroit ou suivre telle formation venait enrichir mon identité. Je suis tombée dans cet écueil là, voire dans celui encore plus pernicieux de croire qu’il fallait que je me dépêche de parler de ce que je vivais avant que d’autres n'en parlent à leur tour. Je crois avoir une certaine confiance en moi, j’ai été pourtant prise dans cette folle course identitaire, en me racontant le mythe de celle que je montre sur les réseaux sociaux représente qui je suis. A quel moment alors puis-je me confronter au réel, si plusieurs fois par jour je me demande ce que je pourrais prendre en photo pour écrire un petit post ?



Publier dans une réalité multidimensionnelle


Ces derniers mois, j’ai réalisé la puissance de cette formule « nous sommes tous reliés ». Il nous arrive de penser à un ami quelques minutes avant qu’il nous appelle, de rêver d’un autre alors qu’il s’apprête à nous écrire. Penser à quelqu’un revient littéralement à impacter une dimension de son être non matérielle mais bien réelle. A moins que ça ne soit la relation qui est impactée, je ne sais pas. Mais je pressens de plus en plus l’importance de ce à quoi je pense, pas simplement pour rêver mes projets et matérialiser mes visions, mais aussi dans chaque pensée qui peut blesser l’autre comme une flèche tout autant que le baigner de douceur. Dans ce cas, que se passe-t-il dans une dimension subtile, ou énergétique, lorsque vingt mille personnes commentent ou simplement lisent mes mots ?


Et inversement, quel est l’impact de mes jugements lorsque lassée de ce que je lis, je critique intérieurement, même une demi-seconde, un message qui défile devant mes yeux ? Puis-je avoir, non pas une parole impeccable, mais une pensée impeccable ? Souvent, si je manque d’intérêt je scrolle rapidement, et certains jours je réalise qu’allumer mon appli s’accompagne de grandes attentes, être surprise, apprendre, être touchée, découvrir quelque chose, me remettre en question. Sans doute trop. Je dois encore trouver une juste distance, entre un investissement minimal qui m’ennuie et des attentes excessives. Je dois pratiquer une vigilance attentive aux pensées qui me traversent quand je suis sur ce réseau, comme un geste écologique qui préserve l’intégrité de chacun.




Protéger l’intime


Alors mes posts sont devenus plus pauvres, se résumant deux fois sur trois à présenter un podcast ou un article que j’ai écrit, une date de prochain atelier ou de conférence. Car mon intime, même si je sais parfois poser des mots dessus, est la plupart du temps une chasse gardée. Pas de photo de mes proches ni de mon appartement, pas de donnée factuelle d’où je passe mes vacances, comme une nécessité de préserver une certaine intimité. Pourtant, je suis aussi celle qui part à la recherche, lorsque dans un post je vois le nom d’un thérapeute ou l’adresse d’une escapade que je pourrais également vivre. Tiens, ça a l’air sympa. Tiens, elle a l’air tellement heureuse que son psy doit être super, sa prof de yoga doit lui faire du bien. Si j’allais voir moi aussi. Ou plus simplement, tiens elle est amie avec telle personne, si j’allais m’abonner à son compte. La toile se tisse, et bien sûr j’en sais plus sur la femme que je follow que ce qu’elle aimerait parfois partager. Parce que son amie, elle, n’est pas aussi discrète ou simplement parce que je fais naturellement des pont entre différentes informations. Il n’y a pas de mal à çà, pourtant quand je réalise que certaines personnes savent des choses sur moi que je ne pensais pas avoir ouvertement abordées, j’ai la sensation de livrer ma vie en pâture. Le mot est fort, il parle de ma déception à protéger ce qui est précieux pour moi. Sur Instagram, aucune donnée nouvelle, aussi minuscule soit-elle, ne passe inaperçue.



J'arrête de vendre mon temps à Instagram


Quand j’ai vu le documentaire d’ARTE « Le temps c’est de l’argent », de Cosima Dannoritzer, j’ai réalisé que la publicité que je recevais sur Instagram était vendue plus chère si j’y passais du temps, puisque mes données personnelles pouvaient être mieux collectées, mes goûts et mes habitudes plus précisément répertoriées. Loin d’être qualifiée pour parler de ces sujets, réaliser que le temps que je passais sur ce réseau avait effectivement une valeur monétaire m’a fait froid dans le dos. D’autant plus qu'après avoir vu le documentaire sur le danger de voir toutes ces données collectées, de Marc Meillassoux, je ne pouvais pas dire que je n’avais rien à cacher


Voilà pourquoi le trop plein s’est fait sentir. Il n’y a jamais de pause sur un réseau social, je ne me lance pas dans une rentrée de septembre sachant que l’été suivant, je ferai un break. Il n’y a pas de vacance, de temps pour respirer, penser et me désintoxiquer. Alors j’ai pris la fuite, et profité de ce temps mort depuis mi juin. Plus aucun nouveau follower pendant trois mois. Plus d’espace mental occupé par un post à écrire. Plus aucune illustration trouvée pour être utilisée. Des nouvelles uniquement de ceux dont j’ai le numéro de téléphone. Et une idée, copiée chez Pablo Sévigne pour sa revue Yggdrasil : prévoir une saison sur Instagram, pendant laquelle je serai active, et qui s’arrêtera. Au plus, neuf mois par an. Savoir que ça ne durera pas éternellement est très différent que croire que je peux poster uniquement quand l’envie s’en fait sentir, que rien ne m’y oblige - sauf le circuit de gratification, la peur d’être oubliée, la curiosité pour les réussites des autres, le désir de me faire connaitre. C’est sûr, la prochaine fois, je ferai mieux.


Insta, je suis désolée, pardonne-moi, je te remercie, je t’aime.






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