• Camille Sfez

La voie de la vulnérabilité




Il existe un chemin que peu souhaitent emprunter. A première vue, c’est une voie où il n’y a rien à gagner, elle semble destinée à ceux qui échouent à tenir bon ou à garder la tête haute. On pourrait croire qu’elle s’adresse à ceux qui s’avouent vaincus, et qui, de loin, semblent courber l’échine et regardent misérablement leurs pieds. En les observant rapidement, on en viendrait presque à vouloir les secourir, à les qualifier de fragiles, ceux qui se laissent si facilement toucher. En réalité, ceux qui acceptent d’être touchés portent une grâce particulière. Ils se disent sans retenue vulnérables et dans leur bouche ce mot sonne comme un clairon. Il y a quelque chose de beau dans cet aveu, quelque chose qui les rend grands.


« La vulnérabilité est au coeur des expériences humaines significatives », nous apprend la sociologue américaine Brené Brown. Ceux qui sont capables de la ressentir sont aussi plus proches de la joie, car ils sont ouverts à une palette émotionnelle riche. Ils sont plus capables d’aimer. Ils osent beaucoup, prenne le risque de la relation, acceptent de se retrouver dépendants. Si tu es assez proche de moi pour m’embrasser, tu l’es aussi pour me meurtrir, et je ne veux renoncer ni à l’un ni à l’autre. Je veux pouvoir tout vivre de notre intimité, accepter la gloire et la misère, être toujours à portée.


Pourtant ce n’est pas si simple, car se sentir vulnérable c’est se sentir impuissant, désespéré, c’est désirer qu’on nous vienne en aide, avoir une peur immense de perdre l’autre ou que la cinquième tentative échoue, c’est l’inconfort de se sentir nu sur une scène et tout faire pour évacuer un petit tremblement intérieur qui ne semble jamais vouloir s’arrêter. Alors de toutes nos forces, nous tentons d’édifier entre nous et ces sensations des digues ou des murailles capables de nous laisser hors de portée. Et nous y arrivons, un temps.


Pour tenir à distance notre vulnérabilité, nous mettons des masques qui nous permettent de minimiser la honte, la déception ou la peur. La sociologue américaine en recense trois, j’en compte plus, mais restons au moins sur les trois premiers. Il y a le perfectionnisme, qui n’est pas le fait de vouloir faire de son mieux, mais plutôt la tentative de tout faire pour éviter les reproches, croire que si l’on fait plus d’efforts on minimisera les chances d’être rejeté. Je pense que nous connaissons tous ce premier masque.

Vient ensuite l’anesthésie, c’est à dire la manière dont nous mettons nos émotions à distance, en disant que cela ne nous fait rien. Il est parti, elle est morte, mais je m’en remets. Il m’a maltraitée mais je lui ai pardonné. L’anesthésie nous fait croire que l’épreuve est surmontée alors qu’il n’en est rien. Enfin, il y a le troisième masque de la joie appréhensive. Celui qui nous fait craindre le pire dès que le bonheur semble à portée, et qui le repousse donc dans l’espoir d’éviter le coup du sort.


Lorsque ces masques fonctionnent, que nous faisons assez de travail sur nous, que nous avons « cheminé », compris, pardonné, nous mettons à distance ce sentiment infiniment désagréable de nous sentir vulnérables. Mais nous gardons aussi loin de nous l’exaltation. Accepter de quitter ces masques sociaux pour plonger dans la débâcle, accepter d’être blessé, à terre, fatigué, perdu, furieux, c’est le signe que quelque chose commence à fondre dans notre poitrine. D’ailleurs, les larmes sont souvent le témoin de cette capitulation intérieure, qui fera ensuite venir l’apaisement. En cessant de lutter, quelque chose se passe. Mais quoi exactement ?


Je ne saurais pas vous dire ce qu’il y a à gagner sur ce sentier là, je peux juste vous parler du durcissement intérieur qui vient avec les masques. Dans une société qui s’est construite sur le mythe de la virilité, être fragile est extrêmement dangereux. Notre culture fonctionne avec le désir d’évacuer ce sujet, comme si nous aurions pu croire qu’il existait des moyens de ne plus être vulnérables. Au pire, cela signifie prendre le risque d’être attaqué, humilié, détruit, au mieux se voir refuser réussite et reconnaissance. A y regarder de plus près, on aimerait suivre sur cette voie ceux qui s’avouent vulnérables. C’est la voie du courage et de la nuance, de la complexité de l’être, des tréfonds remplis d’humanité.


A y regarder de plus près, laisser les digues devenir poreuses doit bien permettre quelque chose. C’est Christiane Singer qui nous met sur la piste, quand elle nous invite à « livrer passage », à nous laisser traverser par la musique du monde. Lorsque je suis perméable à ce que l’extérieur me touche, je permets aussi à ce qui me dépasse d’emprunter le même chemin : celui du corps sensible. Non pas de la sensibilité, qui évoquerait trop vite émotivité et sensiblerie. Le corps sensible, c’est la peau qui écoute, la chair aux sens aiguisés, aux capteurs ouverts pour recevoir de ce qui nous entoure des informations diverses. Le goût du vent, l’odeur des abeilles, la sensation d’une grotte, des impressions qui ne sont pas visibles mais perceptibles par nos sens. De là à dire que nous pourrions être touchés par le mystère, il n’y a qu’un pas.


Je crois que la vulnérabilité est un sésame qui nous ouvre un royaume : celui de ce qui nous dépasse. En acceptant d’être touché, en prenant le risque d’être vulnérable, nous ouvrons aussi la porte à l’émerveillement. Voilà le début de ma recherche, qui petit à petit prend la forme d’un livre que vous tiendrez bientôt entre les mains. J'espère qu'il en sera ainsi.



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