• Camille Sfez

La médecine de la parole


Des cercles d’écoute


Depuis dix ans, je façonne un cadre propice à faire jaillir, dans un espace particulier, une parole profonde et transformatrice. Des mots posés qui à eux seuls peuvent faire vaciller le monde. Ces espaces sont appelés à tort cercles de parole, ils sont avant tout des cercles d’écoute, des lieux où nous pouvons nous entendre, chacun, dans un face à face vertigineux avec nous-mêmes. Entendre ce que nos profondeurs ont à nous dire, au delà du bavardage, avec comme écrin la vastitude de l’attention offerte par les autres. C’est une expérience unique, transformatrice, à part, et en ce sens sacrée.


En tant que psychologue, je sais à quel point parler peut favoriser la guérison, je connais l’impact d’une parole vraie, tant sur celui qui la formule que celui qui la reçoit. Je sais aussi ce que veut dire une parole adressée, lorsque celui qui reste dans le silence endosse tous les rôles dont nous le parons, qu’il soit thérapeute ou psychanalyste. Pourtant, je n’ai jamais trouvé dans mon travail thérapeutique ou psychanalytique la fécondité du silence qui règne dans un cercle. Ce n’est pas à défaut d’avoir essayé diverses pratiques, dont certaines sont véritablement des voies de guérison et de transformation. Cependant, dans un cercle d’écoute, le silence qui accueille nos mots ne l’est que de manière temporaire. Il se remplit, au fur et à mesure que passe le bâton de parole, de résonances, d’échos formulés et d’autres indicibles qui viennent créer des ricochets sur tous les angles de notre peau. A chaque bosse, à chaque aspérité, il y a l’autre qui vient dire moi aussi, celui qui sème en nous une image, une sensation, celle qui éclaire une zone sombre de ce que nous avons formulé. Toute la géographie de notre corps se colore des expériences des autres, et se révèlent ainsi les liens invisibles qui nous ont amenés à nous retrouver le temps d’une soirée.


Parler de ce tissage c’est tenter de décrire l’inimaginable à celui qui ne connait dans son quotidien qu’une parole sociale, faite de codes, de masques et de politesse. La superficialité d’échanges qui se veulent bienveillants, et qui restent trop souvent à la surface, laissant de coté la complexité humaine. Notre vie mérite d’être entendue, déployée dans sa subtilité, dans la finesse de nos contradictions, et cela est rendu possible par l’écoute d’un cercle. Encore faut-il que nous sachions nous entendre.



L’écoute profonde


Nous n’écoutons pas avec nos oreilles. Nous écoutons avec nos organes, nos tripes et notre coeur, avec notre imaginaire, avec nos traumatismes, nous naviguons dans les histoires que l’autre nous raconte avec nos sensations, les associations d’idées, d’odeurs et de bruits. Nous écoutons avec tous les pores de notre peau. Ecouter c’est laisser l’autre creuser en soi une trace, qui parfois ne s’effacera jamais. C’est un cadeau qu’on lui fait, un temps précieux qu’on accorde comme on donne volontiers des encouragements à un enfant qui monte pour la première fois à vélo. Je te vois, je te soutiens. Il ne suffit pas de s’asseoir pour former un cercle, il faut apprendre à donner son écoute comme on tend un filet de sécurité sous un funambule. Tout notre corps s’engage, je ne peux pas penser à autre chose, même quelques instants, sinon la précieuse attention s’en va en pic-nic, et personne n’est plus dépositaire des mots prononcés. Je ne peux pas écouter si je ne suis pas installée correctement, le dos droit, le regard immobile. Si je me demande constamment ce que je vais dire. Ecouter c’est s’oublier quelques instants, et c’est sans doute pour cela que ces espaces sont si bénéfiques. Le temps du cercle, hormis les minutes où je prends la parole, ma petite identité peut disparaitre totalement, alors je me contente de sentir le vécu des autres. Je peux devenir calice, réceptacle à leurs histoires. Me dissoudre dans leurs épopées. Ou plutôt devenir avec elles héroïne de leurs aventures.


Car pour offrir mon attention, je dois apprendre à retenir mes jugements, à faire taire le critique, à arrêter de chercher ce que je vais dire de remarquable. C’est une pratique de la sensibilité, des sens en éveil. Et cette sensibilité est un baume sur le coeur de chacun.e.




Carol Anpo Wi


J’entends de plus en plus de femmes parler de cette « médecine de la parole » et je sais que j’ai contribué à diffuser cette formule. Elle vient de Carol Anpo Wi, une femme extraordinaire dont j’ai suivi le chemin l’espace de quelques mois, il y a cinq ans. Elle transmettait à l’époque le Conseil des Anciennes des 13 Lunes, un enseignement amérindien dont beaucoup parlent grâce au fabuleux livre de Jamie Sams. Il est essentiel pour moi de rappeler le nom de Carol, car c’est d’elle que me vient cette formule si belle, « médecine de la parole ». Et qu’en la nommant, j’honore aussi toute sa transmission. C’est vrai que c’est plus long, que j’avoue ainsi que l’idée n’est pas de moi, et que peut être, même si vous l’utilisez, vous ne connaissez pas cette femme, alors à quoi bon la citer. Pourtant lorsque j’entends quelqu’un parler d’une transmission qu’il a reçu sans nommer son enseignant, mon coeur se pince. A l’heure où tout va vite, où tout se partage et se diffuse comme une source abondante ou un feu de forêt, soyons vigilants à remercier d’où nous tirons notre sève, où sont plantées nos racines, même si elles sont spirituelles. Alors je vous demande humblement, à vous peut-être qui reprenez cette formule, d’honorer aussi d’où elle vient. Son origine est d’ailleurs bien plus lointaine, cela est certain, mais Carol est pour moi le dernier maillon de cette chaine de mains tendues, alors c’est elle ma source.



Parole médecine


Pour qu’une parole devienne médecine, il ne suffit pas de parler. Je peux dire pour me cacher, pour détourner l’attention, pour me justifier, pour commenter, pour critiquer, je peux affirmer des choses pour m’approprier, me démarquer, pour susciter l’envie ou la pitié. Pourquoi prenons-nous la parole ? Qu’avons-nous à offrir à ceux qui nous écoutent, qui mérite intérêt ? Lorsque la parole se déverse comme une crue torrentielle, elle ne fertilise pas toujours les terres environnantes, elle peut parfois abimer, blesser ou laisser une trace odorante et collante. A l’inverse, des mots vivants vont activer en nous et chez l’autre, la sensation de se redresser, de gagner en vitalité. Une parole qui porte une médecine nous rend plus humain.e.s, ouvre une vastitude intérieure.


Parler, c’est chercher cette vastitude, cet abandon, cette mise à nue, ce quelque chose qui ouvre ma poitrine. Armées de nos baguettes de sourcier, nous cherchons l’eau vive à l’intérieur, nous ne parlons pas pour que les autres nous comprennent mais bien pour entendre ce qu’a à nous dire cette eau des profondeurs. Alors la parole devient médecine, lorsqu’il s’agit de parler pour soi-même, pour s’entendre, pour être surprise par un mot ou une image. De parler pour se défaire, laisser au centre et derrière soi ce que l’on ne veut plus. Parler pour construire, se donner du courage, initier des changements dans sa vie. Parler pour ne plus pouvoir se mentir. Il y a tant à créer avec cette parole, ne la négligeons pas en se contentant de raconter mille fois la même histoire.



Les messager.e.s


Enfin, dans un cercle, chacun joue pour l’autre le rôle de messager. Lorsque je laisse sortir de ma bouche des mots vivants, je suis aussi ce tout Autre qui souffle à une oreille une clef précieuse pour son ordinaire. Je réponds, sans le chercher, à une question que se pose un.e autre. Sans le chercher, et c’est bien entendu à cette condition uniquement que je deviens messagère, sinon j’entrerai dans une prise de pouvoir, qui conseille ou commente le témoignage précédent. Il n’y a rien de plus violent et de plus inutile. En revanche, si je parle pour moi, un mot peut devenir aiguille d’acupuncture pour une peau attentive, et mettre l’énergie en route sans que je m’en aperçoive. Je me fais messagère en me laissant traverser. L’Autre parle lorsque mes mots deviennent médecine. Je ne suis jamais plus proche de ma divine humanité, de ma divine simplicité.


J’espère que cet article vous guidera dans votre désir d’animer un cercle d’écoute et de parole. Je ne pouvais pas écrire un manuel en cinq points, vous le savez bien, faire naitre la médecine d’une parole demande patience et discernement. Je vous en souhaite beaucoup pour être au plus juste des effets infiniment puissants de notre poésie.



L'illustration est de Bianca Tschaikner merci Nataliya Biau de m'avoir fait découvrir cette artiste.

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