• Camille Sfez

Comment faciliter un cercle de parole ?




Vous avez participé à un ou plusieurs cercles de femmes, et vous avez ressenti un évident désir : proposer vous aussi ces espaces. S’il y a une certaine justesse dans cette évidence, vous pouvez avoir besoin d’être accompagnée pour devenir facilitatrice, ou gardienne de cercles.


J’ai moi aussi senti dès mes premiers cercles un appel à ouvrir les bras pour entendre les récits du monde. Une envie de créer des lieux protégés, à part de nos vies quotidiennes, où seules les vérités seraient convoquées. Où les masques sociaux et les tensions inutiles seraient déposées à la porte, et où nous pourrions entendre ce qui ne se dit pas ailleurs.


Il m’a fallu cheminer pendant deux ans, dans trois cercles mensuels, pour m’autoriser à créer la Tente Rouge de Paris. C’était en 2011, j’étais sans le savoir une pionnière même si j’avais avant moi des dizaines de femmes qui en avaient fait autant. Je n’étais pas tellement guidée, en dehors de ma propre expérience de participante. Votre chemin est sans doute différent, et pourtant, le seul conseil que j’aurais à vous donner est de participer à plusieurs cercles de paroles, de femmes ou mixtes, avant de vous lancer. Ce que je conseille en général est d’y cheminer au moins un an, à raison d’un cercle par mois, en présentiel.

Le fait que ça ne soit pas sur zoom est essentiel, parce que même si c'est de parole dont il s'agit, un cercle se vit dans le corps, dans la conscience et l'écoute du groupe. Même si je peux avoir beaucoup de plaisir à vivre un cercle sur zoom, je n'apprends pas la dynamique du cercle, je ne l'intègre pas corporellement.

Après cette initiation de l’intérieur, il se peut que votre désir soit toujours intact. Alors voici quelques conseils, qui j’espère vous éclaireront. Ils ne remplacent pas les groupes de paires, les échanges de pratiques, les formations, les remises en questions personnelles ou les supervisions. Ils ne sont en aucun cas des vérités, mais plus mon témoignage personnel. Chaque personne qui crée un cercle peut y apporter des choses utiles, tout le monde peut créer un cercle. Je transmets ici le résultat de douze ans de pratique régulière. Je le formule sous forme de réponses aux questions que l’on me pose souvent avant de se lancer.



Vous retrouverez aussi dans un précédent article La médecine de la parole des explications sur ce qui caractérise la parole dans un cercle.




Quel est le format que tu recommandes pour un cercle ?

Dans l’idéal, un groupe de douze participants, pour une durée de 2h30. Une demi-heure supplémentaire peut être prévue pour l’accueil et le temps de s’installer. J’aime proposer une tisane et mettre à l’aise les participants. Cependant, ce temps convivial ne doit pas perdurer quand nous sommes tous assis et que le cercle commence. La séparation entre le temps social et le temps du cercle est importante, pour descendre sous le bavardage.

Lorsque j’ai débuté, nous étions entre 5 et 8 femmes, parfois une dizaine. Mais je n’ai jamais fait un cercle à moins de quatre personnes. Les cercles à plus de quinze sont longs, je ne les conseille pas pour commencer.


Dois-je faire un cercle ouvert ou fermé, engagé sur une durée ?

Les deux types de cercle sont très différents. Pour commencer, un cercle ouvert me semble plus simple. Il est difficile de demander un engagement aux femmes qui ne vous connaissent pas, ou qui ne fréquentent pas les cercles de manière régulière. Laisser la possibilité de venir puis de s’absenter pendant quelques mois apporte de la souplesse et de la sécurité aux participantes. Il est aussi plus facile à gérer pour vous.


A l’inverse, un cercle engagé sur une durée peut être assez confrontant. Il fait appel à notre capacité à nous engager, et si une participante vit quelque chose de désagréable en lien avec les autres membres du cercle, elle pourra avoir des résistances à venir, et les projeter sur le cercle. Cependant, les cercles fermés sont aussi ceux qui permettent de tisser en profondeur et sur la durée.

Quelles sont les règles de sécurité d’un cercle ?

Le cadre que vous posez est ce qui permet à chacune de se sentir en sécurité. Plus votre cadre vous convient, mieux vous le mettrez en place. Les règles sont donc essentielles, et doivent être rappelées en chaque début de cercle. Pour moi, il y en a trois principales : la confidentialité, le fait de dire « je » et la ponctualité.


Première règle, la confidentialité.

J’explique la confidentialité de cette manière : ne pas nommer les femmes présentes au cercle, ne pas partager leurs histoires, ni utiliser leurs mots sur les réseaux sociaux. Si vous tenez à parler de ce que vous vivez, parlez de vous - ou éventuellement faites en sorte qu’on ne puisse jamais savoir de qui il s’agit.

Mais la confidentialité veut dire aussi de ne pas reparler de ce qui s’est dit dans le cercle avec les femmes du cercle. Ni juste après, dans un partage au sein du cercle, ni au moment de prendre un thé après le cercle. Encore moins la fois suivante, ou si vous vous retrouvez en dehors. Lorsque je dépose quelque chose dans le cercle, je peux le faire parce que je sais que personne ne me posera de question, ne me donnera de conseil, ni même posera une main affectueuse et un regard compatissant une fois mon temps de parole écoulé.

Deuxième règle, parler à la première personne.

Dire « je » quand je parle permet de prendre la responsabilité de ma parole. Nous pouvons avoir tendance, si nous ne sommes pas habitués à dire je, à utiliser « nous », « tu », « les femmes » pour parler de nous. C’est une manière à la fois de se cacher, de ne pas assumer ce que j’ai à dire. Mais c’est aussi assez désagréable pour les autres, qui ne se sentent pas forcément inclus dans ce nous. Plus je parle de moi, de mon histoire, de ma vérité dans les détails, plus j’évite les généralités, et plus alors je vais toucher les autres. La résonance ne peut se faire que dans ces détails, et non dans les généralités.

Il est possible, et même recommandé, que la facilitatrice recadre gentiment une femme qui dit on, par un geste ou un mot l’invitant à reformuler.

Troisième règle, la ponctualité.

Le respect de la ponctualité est essentiel. Lorsque le cercle commence, il n’est pas possible d’accueillir une nouvelle personne. Votre rôle en tant que facilitatrice est alors très inconfortable : ne pas laisser entrer le retardataire. Il m’est arrivé plusieurs fois de laisser dehors des femmes qui arrivaient avec plus de cinq minutes de retard. Vous pouvez les prévenir avant, les attendre un peu, mais je n’accueille plus si le cercle est commencé. C’est une manière de respecter l’espace sacré que vous avez ouvert, où plus personne ne peut pénétrer (ni éventuellement rejouer les problématiques d’intrusion pour les personnes à l’heure, présentes dans le cercle).


Y a-t-il un déroulé type pour un cercle ?

Les cercles les plus simples sont souvent les meilleurs. Je propose en général :

  • Un temps d’ouverture du cercle, avec de la sauge par exemple, un chant, une musique.

  • Un temps d’ancrage, avec une visualisation. Possibilité d'inviter une conscience corporelle, pour laisser le mental le plus calme et silencieux possible ensuite.

  • Un premier tour de cercle pour que chacun donne son prénom et dise comment il se sent en arrivant, ou son intention pour le cercle.

  • Un tour de parole, de 5 à 9 minutes par personne.

  • Un dernier tour, de clôture, pour que chacun dise avec quoi il repart.



Peut-on rebondir sur la parole d'une femme ?

Vous trouverez des réponses dans mon article sur la médecine de la parole, mais brièvement ici : dans mon expérience, rebondir sur la parole d'une femme annule tous les effets bénéfiques d'une prise de parole. La force du cercle vient justement que personne ne rebondit, contrairement à une discussion habituelle. Même avec beaucoup de bienveillance, rebondir c'est s'approprier les mots de l'autre, revenir à son propre prisme et c'est inutile (au mieux).

Eventuellement, lorsque j'entends le témoignage d'une femme, une vérité qui était mienne, et que je n'avais pas encore réussi à entendre, se réveille. Je me retrouve dans les mots de l'autre, parce qu'ils étaient déjà présents en moi. Alors je peux tirer ce fil, et poser ma propre parole qui viendra en écho à celle d'une autre (sans nécessairement la nommer). La nuance est importante, et c'est dans ce genre de nuances qu'un cercle devient ou non sécurisé.




Dois-je laisser plus de place à une femme qui a plus d'émotion ?

Montrer plus facilement ses émotions n'a rien à voir avec le fait d'avoir besoin de plus d'écoute ! Il me parait essentiel que chacune ait le même temps de parole, puisque nous sommes en équanimité dans le cercle, c'est-à-dire que la place de chacune a la même valeur. Cela évite les prises de pouvoir inconscientes.

Lors de ma formation à la facilitation, je décrypte les dynamiques inconscientes qui se jouent lorsqu'une femme prend plus de place dans un cercle, et dans sa relation avec la facilitatrice. Pour moi, même avec beaucoup de bienveillance, laisser plus de temps à une femme crée toujours un déséquilibre.

Cela signifie aussi que j'utilise le timer de mon téléphone et que si une femme veut s'arrêter de parler avant la fin de son temps, elle garde le silence - mais le bâton ne passe pas à la suivante avant la fin de son temps.




La facilitatrice doit-elle commencer à parler ?

Il n'y a aucune obligation. Si vous prenez la parole en premier, vous montrez l'exemple et donnez la possibilité aux femmes qui viennent depuis peu de comprendre ce qu'elles peuvent partager. Il y a une retenue souvent inconsciente, faite d'habitudes, qui nous muselle et nous laisse à la surface des choses lorsque nous parlons de nous. Si une femme qui a l'habitude des cercles commence, elle peut inviter les femmes à descendre dans quelque chose de plus profond. Pourtant, ce n'est pas acquis à chaque fois !

Le bâton de parole peut être remis au centre à la fin de chaque prise de parole, il peut aussi tourner dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Dans ce cas, vous pouvez aussi terminer le cercle par votre prise de parole.

Sachez aussi que si vous reposez le bâton au centre à chaque fois, la parole prend plus de temps à circuler.


Conseilles-tu de proposer un thème ?

Les cercles que je préfère sont ceux qui n’en ont pas, et où une problématique commune se dévoile au fur et à mesure. Donner un thème peut forcer un peu le mental, et nous couper de la possibilité de partager ce qui est vraiment là. Cela peut favoriser de rester dans l’histoire que nous nous racontons souvent en boucle et ainsi passer à côté de la médecine de la parole (cette expression est de Carol Anpo Wi)

En revanche, à certains moments je propose des cercles particuliers, comme j’ai pu le faire longtemps pour les enfants non-nés. Les femmes qui avaient vécu des fausses couches ou des avortements savaient alors qu’elles venaient pour parler de leurs vécus à ce sujet. C'est aussi intéressant.

Comment faire si une femme se sent mal en quittant le cercle ?

D’abord, lui demander si elle a besoin de quelque chose de la part du groupe. Souvent, qu’elle soit reconnue dans cette sensation de malaise suffit à l’apaiser. Si elle veut un mini soutien, offrez-le lui, mais ne proposez pas quinze minutes juste pour soutenir cette femme. Cela créerait un déséquilibre dans le cercle, alors que nous avons toutes la même place.

Ensuite, proposez-lui d’échanger avec elle à la fin du cercle. Par votre écoute et votre questionnement, voyez si et comment vous pouvez l’aider, en dehors du cercle. La plupart du temps, une femme peut avoir la sensation d’avoir pris les histoires des autres. Proposez lui alors de les rendre à la terre, dans un geste simple des bras ou des mains. Ou utilisez de la sauge pour un encensement.

Enfin, rappelez-vous : vous n'est pas sa thérapeute, ni une sauveuse. Faites confiance à la dynamique du cercle, à son processus et aux résonances qui se créent entre les participantes. C'est tout à fait sain de pleurer, d'être bouleversée après un cercle. Chercher à "résoudre" ça comme un problème est une vision biaisée de la situation et enlève à la femme la possibilité de trouver ses propres ressources.


Quel tarif proposer ?

Je vous partage ici le conseil de DeAnna L’am, fondatrice d’Une tente rouge dans chaque quartier, lors de sa formation à la facilitation qu’elle a donné à Paris en 2013. Elle disait qu’il y avait trois niveaux d’engagement en tant que facilitatrice :

  • le premier est d’organiser un temps pour vous, quand vous avez vos lunes, et de savoir ne rien faire au moins une journée. Avant de vouloir proposer ces espaces de ressourcement pour les autres, nous devons savoir nous les offrir.

  • Le second est d’organiser bénévolement un cercle, chez soi ou chez une femme du cercle. Cela permet de ne pas se mettre trop de pression, de s’exercer dans sa posture, de commencer à créer un réseau de femmes qui vous font confiance.

  • Le troisième est de se faire payer. Vous avez alors une expertise à apporter, ou un outil qui vous est propre (sophrologie, art-thérapie, tambour chamanique, etc).

Pour proposer mes tarifs, je regarde ce que mes enseignants demandent, et j’ajuste par rapport à l’engagement et la qualité que je crois pouvoir apporter. Je regarde aussi le tarif des autres facilitatrices, sans nécessairement m’ajuster sur elles.

Le fait d’avoir pendant des années animé des cercles de manière bénévole m’a donné confiance en la qualité des espaces que je propose, pour ensuite me faire rémunérer. Encore une fois, je ne dis pas que c’est la seule manière de faire et nombreuses sont les femmes qui sont déjà installées dans une pratique d'accompagnement et qui se lancent de manière professionnelle directement. Aussi étrange que cela puisse paraitre, il y a longtemps eu pour moi une lisière entre cette activité rémunératrice et un engagement communautaire bénévole qui me paraissait important.

Quelle est la différence entre une tente rouge et un cercle de femmes ?

Appeler son cercle une « tente rouge », c’est d’abord reconnaitre sa filiation avec d’autres tentes rouges. Quand j’ai créé la Tente Rouge de Paris, j’avais découvert ces espaces grâce à Alisa Starkweather, fondatrice du Red Tent Temple Movement, puis grâce à DeAnna L’am. Je m’inscrivais dans leur manière de faire.

Les mouvements des tentes rouges se sont développés aux USA, suite à la parution du livre La Tente Rouge d’Anita Diamant (réédité aux éditions Charleston). Dans ce livre, l’autrice raconte une tradition oubliée, selon laquelle les femmes des temps bibliques se réunissaient trois jours et trois nuits dans des huttes de menstruation. L’histoire est basée à la fois sur des découvertes archéologiques mettant en évidence ces huttes (Catal Huyuk en Turquie) et sur d’autres traditions, comme celle amérindienne, où encore aujourd’hui les femmes se retrouvent dans les moonlodges.

Suite à ce roman, de nombreuses femmes ont créé des tentes rouges, dans les pays anglo-saxons d’abord. En France, les premières à en organiser sont les doulas, en 2008.


En dehors de cette filiation, la tente rouge a de spécifique qu’elle rappelle que nous sommes reliées par notre nature cyclique. La couleur rouge rappelle le sang menstruel, et le fait qu’en étant reliées à la lune, nous le sommes les unes avec les autres. Traditionnellement dans une tente rouge, on se réunit à la nouvelle lune, moment qui représente le temps des règles et qui correspond à notre besoin d’intériorité et de ressourcement.




A la lecture de cet article, il vous reste encore beaucoup de questions. N'hésitez pas à les poster en commentaire, je n'y répondrai pas directement mais je ferai volontiers un second article. Aussi, comprendre la dynamique d'un cercle revient à identifier les dynamiques groupales. Je vous invite à lire le livre de Didier Anzieu, Le groupe et l'inconscient.


J'espère que cet article vous sera utile. C'est étourdissant de voir tant de femmes qui ont envie de se lancer, et c'est à la fois magnifique. Les formations que je propose vous permettent de comprendre ce qui se joue dans les dynamiques inconscientes entre vous et les participantes - car prendre en compte ces aspects est aussi essentiel.


Mon dernier conseil serait d'être honnête lorsque vous vous présentez en tant que facilitatrice. D'expliquer quand et avec qui vous avez découvert les cercles, depuis combien de temps vous y cheminez en tant que participante. Ce qui vous a permis de construire votre cadre, les traditions auxquelles vous faites références, ou avec qui vous vous êtes formées. Nous n'avons pas à tenir une posture particulière, la facilitatrice n'a pas besoin de diplôme. En revanche, elle a besoin d'apprendre et de comprendre de l'intérieur cette médecine de la parole. Le syndrome de l'imposteur se dépasse avec humilité, en apprenant et regardant ses défauts, autant qu'en renforçant sa confiance en soi.


Pour aller plus loin, je vous invite à lire La pratique des cercles de compassion, de Jean Shinoa Bolen. Claire Jozan Meisel propose des ateliers pour apprendre à animer une moonlodge. Vous pouvez aussi découvrir le documentaire de Isadora Leindenfrost.




Les photos sont de Yasmine Bennis.


Bonnes mises en pratique !

De tout coeur,


Camille




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