• Camille Sfez

Au sujet de Vulnérable


Voici une interview que Lara Boso, mon éditrice, a réalisée pour le livret promotionnel que nous avons envoyé aux journalistes au mois de mai. A l'époque, nous étions parties sur l'illustration de Vulnus pour la couverture, réalisée par Anna Wanda Gogusey. Je la trouve encore magnifique, mais avec le bandeau, elle aurait été moins lisible. On a finalement opté pour une couverture qui me met en avant, pour un message incarné.






Quelle a été la genèse de cet ouvrage ?


Le sujet du livre m’est venu lors de l’épisode que je raconte au début du livre : c’est une prise de conscience que j’ai vécue alors que j’étais en pèlerinage sur le massif de la Sainte-Baume, en Provence. Je me sentais mal, j’avais l’impression d’être dépassée et je vivais comme une tare le fait d’être si sensible et si facilement vulnérable. À ce moment-là, une femme me dit que cette vulnérabilité que je vis comme très inconfortable a quelque chose de beau, de positif. Et cette révélation vient en conclusion d’une période de neuf mois de grande vulnérabilité, après que mon compagnon a rencontré une autre femme, et que cette rencontre a provoqué des remous entre nous. Je prends alors la mesure de tout ce que j’ai traversé pendant ces neuf mois. Cet événement vient me montrer que cette vulnérabilité est peut-être une porte pour accéder à quelque chose d’autre. J’ai eu envie d’écrire sur ce sujet, de m’interroger.


Suite à cela, j’ai créé huit ateliers avec des femmes pour travailler sur cette question. Car, évidemment, cette question de la vulnérabilité entre en résonnance avec tout ce que je vis dans les cercles de femmes ou dans ma pratique du chant spontané, où j’ai fait l’expérience de moments de grâce. Ce que j’ai recherché pendant ces dernières années, c’est comment me rendre disponible à ce qui est là et ce qui peut me traverser. Et je me suis rendu compte, à la Sainte Baume, qu’il y avait un lien entre la capacité à être traversé et la capacité à accepter sa vulnérabilité.




Il y a aussi une synchronicité étonnante que tu racontes dans le livre et qui t’a poussé à remonter dans ton histoire familiale.


Quand je suis à la Sainte-Baume, j’ai une seconde prise de conscience importante : l’une de mes amies me montre que ce que je vis dans mon couple est la répétition d’une histoire familiale. Il se trouve que la femme qu’a rencontrée mon compagnon porte le nom de famille de mon arrière-arrière-grand-père et qui était le « nom de la honte » dans mon histoire, puisque cet homme a mené une double vie en Inde avec une Indienne dont il a eu beaucoup d’enfants. Mon arrière-grand-mère, Madeleine, a été obligée de s’exiler pour pouvoir vivre sa vie. Donc ce nom de famille revient dans ma vie par cette femme et je réalise que je suis vraiment héritière de cette honte, de cette trahison, et cela m’a permis de mettre en route tout un travail thérapeutique que je n’évoque pas beaucoup dans le livre, mais qui est quand même là en filigrane lorsque je parle des lignées : récupérer son legs, pacifier des histoires passées et aussi reconnaître, avec les outils, entre autres, de la sophro-analyse, qu’il n’y a ni bourreau ni victime. Écrire sur la vulnérabilité est devenu une quête identitaire et m’a poussé à suivre moi-même une formation de sophro-analyse qui a fait évoluer ma manière de travailler.





Quel message principal porte ce nouveau texte ?


Il y a vraiment cette idée essentielle de faire le pari que, en apprivoisant cette vulnérabilité, en arrêtant de la rejeter, en acceptant d’être touché, nous y gagnons une capacité à nous laisser traverser. Et cette capacité que nous avons à nous laisser traverser, à « livrer passage » ou à nous « faire terre d’accueil », comme dit Christiane Singer, on peut la gagner par l’émerveillement ou par la vulnérabilité. Être émerveillé ou être vulnérable, je crois que ce sont les mêmes processus, deux portes d’entrée pour arriver au même point. Je me laisse traverser de la même manière dans les deux cas.




Dans quel rapport à La Puissance du féminin s’inscrit ce nouvel ouvrage ?


Je vis ce deuxième texte comme une continuité de ma recherche, c’est toujours la même quête. La question de la vulnérabilité était esquissée dans La Puissance du féminin, mais pas du tout réfléchie. La capacité à se laisser traverser, je l’ai d’abord expérimentée en lien avec le féminin, avec les cycles,les prières,le fait d’être dans le cœur. C’était déjà cette disponibilité d’écoute qui m’intéressait et que je creuse différemment avec ce nouvel ouvrage.


Pour autant, j’avais aussi envie de sortir du discours genré et de la question de la distinction entre les hommes et les femmes pour tendre à une dimension plus collective. Vulnérable, on l’est tous, hommes comme femmes, ce n’est pas uniquement féminin. Ça a du sens pour moi d’aller dans cette direction, d’aborder cette dimension que l’on porte tous en nous.




Tu évoques les sept masques que l’on doit déposer pour faire l’expérience de cette vulnérabilité. Quels sont pour toi les masques les plus pesants ?


Vulnérable, nous le sommes tous, mais nous l’acceptons plus ou moins, et nous le cachons souvent derrière des masques. Je dirais que le masque de la perfectionniste m’a beaucoup accompagné et m’accompagne encore beaucoup aujourd’hui. Cette idée qu’il faut tenir bon, garder la face à tout prix. Le deuxième est celui de l’anesthésie que j’hérite certainement de ma lignée familiale. Ma grand-mère est pour moi l’incarnation de cette capacité à mettre à distance. La devise de ce côté de ma famille est « Vole au-dessus des contrariétés ». Il y a cette idée que rien ne m’atteint, rien ne me touche et il y a donc cette immense mise à distance qui fait que je ne peux pas accepter ma vulnérabilité, parce qu’elle implique de rentrer dans quelque chose de tellement dévastateur que c’est impossible, en tout cas, ça l’était pour ma grand-mère. C’est quelque chose qui est fort chez moi.




Cette irruption de la vulnérabilité peut être très violente. Il y a par exemple quelque chose de destructeur et d’inéluctable dans la prière que tu formules dans l’un des cercles que tu évoques dans le livre : « Que tout ce qui doit brûler brûle ».


Quand j’ai formulé cette prière, il n’y a en fait pas grand-chose qui a brûlé. Ce qui avait brûlé, c’est, avant, lorsque je me suis sentie trahie et alors, oui, cela a été dévastateur. Là, j’ai vécu le dépouillement et la sensation de devoir passer par le chas d’une aiguille. C’est cette impression que la vie me demande quelque chose d’extrêmement difficile et pourtant je sais que je ne peux pas faire autrement, je ne peux pas dire « non ». Comme lors de l’accouchement de mon premier enfant : je me disais « il ne va jamais sortir » et en même temps, tu sais que si tu résistes, tu vas mourir. Ce passage-là est inévitable.


Beaucoup de gens font tout ce qu’ils peuvent pour garder leurs masques, pour se conformer à une image. Mais plus on crée des digues solides autour de nous, plus les vagues que nous enverra la vie pour faire tomber ces digues seront fortes. Ces digues sont tout ce que je mets en place dans ma vie pour dire : « non, je ne vais pas vivre ça », « non, ce n’est pas très important », « non, ce n’est pas grave », alors que je sens bien que ça prend de l’importance. Arrive un moment où cela devient libérateur de s’en remettre, d’avoir la foi et de dire : « tous les efforts que j’ai fait pour éviter cette chose inconfortable ne servent plus à rien », et c’est au moment où les digues lâchent que quelque chose va pouvoir se transformer, que je suis traversée.




En donnant à la vulnérabilité une déesse tutélaire, tu sacralises des émotions pourtant « négatives » liées souvent à nos hontes, nos failles.


C’est tout l’enseignement des cercles : cette vulnérabilité est ce qui est sacré, c’est une très grande force. Je l’ai expérimenté pendant quinze ans à chaque cercle : plus une femme ose montrer sa vulnérabilité, plus elle repart debout et plus, forcément, on prend conscience que cette vulnérabilité a énormément de valeur. La déesse Vulnus est la gardienne du seuil, c’est un personnage, un archétype qui fait peur, mais qui, si on ose la regarder en face, nous permet de passer de l’autre côté. Il y a vraiment cette dimension initiatique. Moi, à beaucoup de moments dans ma vie, je reste d’un côté du seuil, je n’ose pas. Pour plonger dans la vulnérabilité, on a besoin d’espaces à part, d’espaces sacrés, comme les cercles.





Quel est la place de l’autre dans cette initiation ?


Il y a une grande différence entre se sentir vulnérable seul ou face à une autre personne. À la Sainte-Baume, j’ai été face à cet autre, cette femme qui m’a dit que ma vulnérabilité était quelque chose de beau. Elle a été capable d’accueillir ma vulnérabilité là où moi j’avais envie de la rejeter. L’autre me donne la possibilité d’accéder véritablement à ma fragilité. La personne qui me voit vulnérable me donne la main pour traverser ce que j’ai à traverser, qui est simplement là et qui, par son regard, me permet d’aller à un endroit où j’aurais eu trop peur d’aller toute seule.




Aujourd’hui, on entend beaucoup l’adjectif vulnérable dans le contexte de la pandémie.


Oui, on peut avoir cette sensation permanente de vulnérabilité, dans le sens où l’on est exposé à la maladie. Pour le premier confinement, une amie m’a appelée parce que le Président Macron avait déclaré à la télévision : « nous nous rendons compte que nous somme vulnérables ». C’est un mot qui a pris toute sa place dans l’espace public cette année, que l’on entendait beaucoup moins avant, plutôt pour parler de minorités. On a été confronté collectivement à cette question et on l'éévacue à force de contrôle et de réassurance. Mon espoir est que la vulnérabilité ne reste pas quelque chose d’extrême, qu’elle ne reste pas associée à ces événements, car cette période peut faire monter le désir de tout faire pour ne pas être vulnérable, de ne prendre aucun risque. C'est exactement l'inverse de l'initiation à laquelle Vulnus nous invite.




Est-ce que tu peux nous dire quelques mots sur Anna Wanda Gogusey qui crée les illustrations ?


J’aime beaucoup cette illustratrice, on a des énergies assez différentes, ses dessins racontent beaucoup de choses de manière très incisive. Il y a beaucoup de force. J’avais envie de garder des illustrations fortes, comme celles d’Amélie Patin dans le premier livre, mais que ce trait apparaisse aussi sur la couverture. J’aime que soit associé cette déesse puissante à côté du titre, Vulnérable. Alors que nous avons décidé de ne pas mettre l'illustration de la déesse sur la couverture, nous avons fait imprimer dans chaque livre une carte de Vulnus. Mon rêve serait que cette image se retrouve sur beaucoup d'autels, et que nous nous mettions à vivre avec elle, à la prier. Depuis quelques mois, j'ai une autre illustration d'Anna sur mon bureau, une femme avec des serpents. Elle m'avait évoqué dès le départ une figure de déesse. C'est cette carte postale-là qui m'a poussée à demander à Anna de donner corps à Vulnus.





Toutes les illustrations sont de Anna Wanda Gogusey.

Et pour précommander mon livre, c'est ici.

A bientôt, j'espère, dans votre librairie préféré !



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